La création musicale en péril : qui détient les droits d'une chanson générée par l'IA ?
Et si le prochain tube que vous fredonnerez avait été écrit... par une machine ? L'intelligence artificielle musicale progresse à une vitesse folle : elle ressuscite les Beatles, brouille la voix de Jul, invente des groupes entiers comme The Velvet Sundown. Mais alors, à qui appartiennent ces morceaux ?

Au fil des décennies, les outils de création musicale se sont multipliés. Mais rarement une technologie n'avait autant soulevé de questions que l'intelligence artificielle générative. Désormais, il suffit de quelques phrases bien choisies pour générer une chanson complète, sans savoir jouer un instrument.
Avec l'apparition de plateformes comme Suno ou Udio, composer une piste ressemble aujourd'hui à une discussion avec un chatbot. Vous décrivez une ambiance, un style, une rythmique, et l'algorithme génère un extrait sonore en quelques secondes. Autrement dit, n'importe qui peut s'improviser créateur de chansons. Mais que deviennent alors les musiciens et les auteurs ?
Quand l'IA se glisse derrière les tubes
L'exemple du rappeur Jul a fait beaucoup parler. En août 2025, il dévoile Toi et moi, extrait de son album D&P à vie. Sauf que le morceau surprend : voix inhabituelle, rythme proche de Kendji Girac, ambiance radicalement différente de son univers sonore. Résultat, sur les réseaux sociaux, certains se demandent si une IA n'aurait pas glissé sa patte dans la production. De quoi réchauffer un débat déjà électrique : l'IA peut-elle faire naître un tube à succès qui brouille la frontière entre art humain et imitation algorithmique ?

Car ces générateurs n'imitent pas au hasard. Ils passent au crible des milliers de titres mondiaux, identifient patterns, timbres, climats musicaux, puis recombinent le tout en fonction des indications données dans le prompt. Plus les instructions sont précises, « rock 60s » plutôt que « rock façon Beatles », plus le résultat est proche de l'intention.
De Liverpool aux serveurs d'IA : les Beatles ressuscités
Difficile d'évoquer l'IA musicale sans mentionner les Beatles. Dissous en 1970, le groupe culte continue d'inspirer des générations entières. Or, des passionnés ont récemment utilisé des IA pour générer de nouveaux morceaux comme si Lennon et McCartney s'étaient retrouvés en studio.
Un fan a par exemple transformé New (2013, Paul McCartney) en ajoutant artificiellement des passages chantés par un John Lennon reconstitué. Même traitement pour le titre posthume Grow Old With Me, revisité grâce à un clonage vocal. Techniquement, la démarche repose sur une capture de la voix d'un interprète par IA, appliquée sur un enregistrement vocal fourni par l'utilisateur. Résultat : une illusion bluffante du retour d'un artiste disparu.
En 2019 déjà, des chercheurs français de Sony CSL entraînaient une IA sur l'intégralité de la discographie des Beatles pour composer Daddy's Car, pastiche « crédible » du style du groupe. Preuve que la question n'est pas neuve, mais qu'elle prend aujourd'hui une ampleur vertigineuse.
Groupes fictifs, succès bien réels
L'IA ne se contente pas de ressusciter les idoles du passé. Elle donne aussi naissance à des groupes totalement inventés. L'exemple le plus médiatisé reste The Velvet Sundown, formation inexistante dans le monde réel mais dont les titres générés ont connu un certain succès en ligne. Pour des musiciens qui peinent à monétiser leur travail sur les plateformes de streaming, cette concurrence virtuelle fait grincer des dents.
D'autant que la proportion de musique automatisée augmente rapidement : selon Deezer, près de 18 % des morceaux ajoutés chaque jour à son catalogue en 2025 proviennent de l'IA, contre 10 % en janvier de la même année. Des dizaines de milliers de « chansons » apparaissent donc quotidiennement, alimentant un marché saturé où les robots écoutent parfois... des morceaux créés par d'autres robots.
Droits d'auteur : l'angle mort
Comment rémunérer l'effort humain quand l'IA occupe une telle place ? La législation tente de suivre. Le Règlement européen sur l'IA, entré en vigueur en août 2025, exige par exemple des développeurs une transparence complète sur les données utilisées pour l'entraînement des modèles. Mais dans la pratique, les artistes constatent que leurs œuvres circulent librement dans ces bases sans compensation immédiate.
Des plateformes comme Deezer cherchent des parades : détection automatique des contenus générés par IA, exclusion des morceaux « frauduleux » (ceux produits en masse pour tricher sur les écoutes). Mais une fois filtrées, les chansons générées légalement par IA restent comptabilisées comme des œuvres originales, au même titre que celles de Jean-Jacques Goldman.
Le juriste Patrick Sigwalt, président du conseil d'administration de la Sacem, va plus loin : selon lui, un prompt détaillant précisément une rythmique, une mélodie et des paroles pourrait être comparé à une partition. Autrement dit, la créativité résiderait aussi dans la façon de formuler les instructions.
L'opt-out : la parade incomplète des artistes
Face à la multiplication des usages non consentis, les auteurs disposent d'un droit d'opposition : l'opt-out. En principe, toute œuvre disponible en ligne peut servir à entraîner une IA, sauf si l'artiste en interdit explicitement l'usage. Ce mécanisme est vivement critiqué, car il inverse la logique du consentement préalable. Pourtant, des sociétés comme la Sacem choisissent de l'employer comme un levier de négociation future, estimant qu'il vaut mieux encadrer l'usage que de le bannir.
Pour l'avocate en propriété intellectuelle Bérénice Ferrand, cela reste une « aberration juridique », même si c'est en l'état le seul moyen réaliste d'obtenir une forme de contrôle. Elle souligne que le droit d'auteur, qui avait permis d'émanciper les artistes, risque d'être affaibli dans un paysage dominé par les géants technologiques.
Outil ou menace ?
Il serait faux de réduire l'IA musicale à une machine à plagiat. De nombreux créateurs l'utilisent déjà comme assistant, capable de transformer un simple sifflement en partition complète, ou de générer des chœurs d'accompagnement en quelques secondes. À petite dose, ces outils démocratisent l'accès à la création musicale et accélèrent le passage d'une idée brute à une maquette aboutie.
Toute la difficulté consiste à tracer une limite entre assistance et substitution, inspiration et appropriation. Les Beatles l'ont prouvé à leur époque : la créativité se nourrit d'influences. Mais quand la machine assimile tout, où commence l'originalité ?
Entre les morceaux « augmentés » de Jul, les Beatles ramenés à la vie, le succès de Velvet Sundown et l'arrivée massive de titres produits automatiquement, l'IA pousse le monde de la musique dans une zone grise. Les plateformes s'adaptent, les juristes s'inquiètent, tandis que les auditeurs, eux, se contentent souvent d'appuyer sur lecture sans se demander qui, ou quoi, en est à l'origine.
publié le , William Zimmer de Humanoid
